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    « C’est au matériel et aux technologies de s’adapter pour répondre aux pratiques et besoins des soignants »

    Rendre le soin aux soignants est un ouvrage pluriel, réalisé en 2020, sous la direction de Hamama Zourabaa. Ce livre vise deux objectifs : présenter des témoignages des professions de santé et de la société civile et, partant de ces exposés, « tirer les leçons démocratiques, hors des champs institutionnels habituels ».
    Rencontre avec Hamama Bouraraa et Jean Luc Maletras, un des auteurs.

    Le livre « Rendre le soin aux soignants ! Appel citoyen de métiers du soin  » est disponible aux Editions Fauves, Paris, mars 2022, p.368

    L’association « Rendre le soin aux soignants« , fondée en 2022 par Hamama Bouraraa, a pour vocation de promouvoir et défendre les métiers du soin et de mieux veiller à la santé de toutes et tous. Le site web : Internet Access (rendrelesoinauxsoignants.fr)


    Hamama Bourbabaa, vous avez réuni dans le livre « Rendre le soin aux soignants ! », une soixantaine de témoignages représentant un large panel de professionnels du soin. Pouvez-vous nous en dire plus ?

    Hamama Bourabaa (H.B) :

    Ce livre Rendre le soin aux soignants ! est le fruit d’un exercice collectif de « regards croisés de métiers », riches des points de vue pluralistes. Les auteur.e.s ont abordé leur sujet dans le contexte de la Covid-19 tout en dénonçant les conditions difficiles d’exercice de leurs métiers, bien antérieures à la pandémie, et qui persistent.
    Les témoignages de ce livre montrent aussi combien les soignants sont sensibles à la situation dans laquelle se trouvent leurs malades et combien ils prennent les devants en proposant des solutions afin de mieux veiller à la santé de la population. Tous les métiers du soin ne sont pas représentés dans ce travail mais toutes les expériences qui y sont décrites et les regards portés sur l’état de notre système de santé ont permis aux auteur.e.s d’émettre des propositions.
    Celles-ci donnent à imaginer cet « après » tant attendu et de permettre de créer une vraie synergie entre les soignants et la population afin de faire entendre que la santé, inséparable des préoccupations sociales et environnementales, n’est pas une politique mais un projet de société dont l’objectif consiste à rendre le système plus efficace, plus équitable, plus juste, plus accessible et, surtout, plus humain, notamment dans la prise en compte des vulnérabilités à chaque âge de la vie.


    Mais la pandémie n’a-t-elle pas été un moment de prise de conscience par le public de l’état de délabrement de notre système de santé en même temps qu’une forte invitation à changer les choses ?

    H. B. :

    Nous espérions que la pandémie de Covid-19 ouvrirait des espaces de dialogue où l’on prendrait enfin en compte le cri d’alarme lancé par celles et ceux qui exercent les métiers du soin ou qui prennent soin des personnes vulnérables.
    Et par les citoyens eux-mêmes alors que de nombreux collectifs se sont auto-organisés pour faire connaître, hors les murs de leur lieu de travail, la parole de ces soignants qui n’ont, hélas, pas reçu de réponse à la hauteur des enjeux sociaux de la part des pouvoirs publics.
    Déjà, avant la crise sanitaire, les soignants avaient eu le sentiment profond et amer qu’on leur avait confisqué le droit d’agir, de prendre des initiatives et même d’émettre leur avis sur leur propre exercice professionnel. Ils s’étaient sentis devenir des exécutants disciplinés comme en rêvait leur administration dont le discours dominant était tellement négatif à l’encontre des gens de terrain. Désormais, ce discours doit être contrebalancé par le recueil des réactions et propositions de celles et ceux qui, finalement, appliqueront la loi.

    Alors, qu’en est-il de ce recueil ? Qu’est-ce qu’il en ressort ? Qu’est-ce qu’il propose ?

    H. B. :

    Cet appel citoyen de métiers du soin formule trois exhortations qui s’adressent aux pouvoirs publics, aux candidats à toutes les élections politiques, aux élus en exercice et plus largement aux citoyens. Ces exhortations visent à créer des débats de société, portant sur la justice économique et sociale, la confiance, un nouvel état d’esprit, sur lesquels devraient s’appuyer toute refondation de notre système de santé.
    La première exhortation appelle à ouvrir sérieusement et rapidement un chapitre sur la justice économique et sociale. Car même si les innovations en matière de santé (médicales,

    organisationnelles, technologiques) existent, elles restent, comme les moyens financiers, inégalement réparties dans le pays. De plus, la santé publique et la prévention restent les parents pauvres de notre système de santé, lequel ne prend en outre pas suffisamment en compte les déterminants sociaux et environnementaux, facteurs qui pèsent pour beaucoup sur l’état de santé de la population.

    La deuxième exhortation invite à restaurer la confiance entre les soignants d’une part, les pouvoirs publics et leurs institutions d’autre part. Dans leurs récits, les auteur.e.s réclament, en particulier, une reconnaissance globale de leurs métiers, sans détacher l’humanité de la technique puisque savoir, savoir-faire et savoir-être sont indissociables. Ils s’insurgent contre les pouvoirs publics, qui s’obstinent à « transformer leurs métiers » pour les rendre tels que les administrations se les représentent et non tels qu’ils doivent être, ce qu’elles font sous couvert de transformer leurs conditions d’exercice et sans autre légitimité que celle de leur autorité administrative. C’est pourquoi les soignants demandent aux institutions de leur consacrer du temps pour écouter leur parole de gens de métiers, et qu’on en tienne compte au profit du bien commun. Soignants et administrations devraient ainsi réapprendre à se faire confiance afin de croire de nouveau en notre système de santé.

    Soignants et administrations devraient ainsi réapprendre à se faire confiance

    La troisième exhortation commande aux institutions d’adopter un nouvel état d’esprit. Pour cela, les décisions doivent coller le plus possible à la réalité des métiers, sans diffractions ni biais cognitifs qui s’insèrent entre la parole brute des soignants et celle des décideurs. Il ne s’agit pas de faire table rase de ce qui a été élaboré depuis la création, en 1953, du Code de la santé publique mais d’adapter rigoureusement les dispositifs de soin à la réalité et, pour cela, de partir du terrain avec toutes ses interactions et non plus du prisme technobureaucratique.

    Il est nécessaire que les acteurs politiques et les administrations entendent que la santé n’est pas une politique mais un projet de société humaniste qui doit passer par l’étape indispensable d’un dialogue véritablement démocratique, qui donnerait à rendre enfin le soin aux soignants afin de mieux veiller à la santé de toutes et tous, sans quoi les ressentiments et colères iront grandissant.

    Jean-Luc Maletras, vous n’êtes pas à proprement parler un praticien de la santé, vous venez du « monde » de l’industrie et vous avez participé à ce livre ? Pour qui ce livre a-il été réalisé ?

    Jean-Luc Maletras :

    Tout d’abord, je vous répondrais que ce livre n’est pas un livre réservé aux professionnels de la santé. L’originalité de ce cet ouvrage est qu’il nous plonge dans les réalités du travail et nous interpelle en tant que citoyen et patient potentiel.
    En outre, point essentiel, il vient à point nommé dans le débat pour la reconquête de notre souveraineté sanitaire.

    Il est riche d’une parole donnée à la fois aux différentes catégories du personnel de santé mais aussi aux différentes disciplines.
    Il est ici question des réalités du travail et de l’attachement à sa finalité… soigner.
    L’approche pluridisciplinaire permet de bien saisir les besoins propres à chaque discipline.
    Plusieurs aspects transcendent ces disciplines ; la forte exigence de décloisonnement et d’autonomie de décision sur les pratiques réclamée par les différentes catégories de personnels, la singularité en contradiction avec la normalisation du soin.
    Au plus fort de l’épidémie Covid, l’aspiration à cette autonomie est devenue une obligation incontournable pour sortir du bourbier.
    C’est la reprise en main de l’hôpital par les soignants qui a permis de faire face. Cette autonomie d’action doit devenir un des cœurs de la refondation du système de santé. Cela implique de reconsidérer l’idéologie qui a guidé jusqu’à présent les évolutions techniques. Il faut , comme le relèvent les auteurs, sortir du diktat gestionnaire où « la maitrise de la masse salariale est la boussole des modèles organisationnels normés et repliables alors que, pour les cliniciens, chaque situation est singulière et chaque malade singulier ».

    c’est au matériel et aux technologies de s’adapter pour répondre aux pratiques et besoins des soignants

    Justement, cette singularité est fortement soulignée dans de nombreux passages du livre…

    J-L M :

    Oui, parfaitement, par exemple, les différences physiologiques entre les hommes et les femmes et plus largement entre les peuples, sont un fait qui s’oppose à la politique de normalisation/standardisation. Nous avons besoin de considérer ces singularités, mais également d’autres comme celles des pratiques professionnelles de par le monde, ou encore celles touchant les systèmes de protection sociale (assurancielle ou de service publique).
    Or, ces singularités sont ignorées, les multinationales avec l’appui des gouvernements normalisent les techniques et les technologies, le personnel et les patients n’on plus qu’à s’adapter. Comme nous le relevons dans le livre, c’est au matériel et aux technologies de s’adapter pour répondre aux pratiques et besoins des soignants. Ceci nécessite d’impliquer en amont les soignants, de remettre de la proximité en matière de service, de réinternaliser les fonctions supports et d’ouvrir des espaces pour rapprocher industrie et santé sans passer par la case consultants et leurs solutions clef en main.

    Les personnels de l’industrie et de la santé sont « condamnés » à œuvrer ensemble pour construire de nouvelles passerelles entre les fabricants de dispositifs et les utilisateurs.

    Certains ne manqueront pas de vous rétorquer que c’est utopique, non ?

    J-L M :

    Je répondrai que c’est possible, le retour de l’industrie française de l’imagerie médicale sur Grenoble est en bonne voie. L’ambition est de mettre en relation les différents acteurs du domaine (pouvoirs publics, filières industrielles, CHU, instituts de recherche) sur la base de projets concrets et de s’appuyer ainsi sur l’expertise de chacun. Et, précisément, l’association « Rendre le soin aux soignants » peut être un acteur de cette coopération à tisser au plus près du terrain.

    Hamama Bourabaa

    est conseillère, conférencière et enseignante, ingénieure hospitalière. Elle a été directrice adjointe d’hôpital pendant huit ans. En 2022, elle a fondé l’association « Rendre le soin aux soignants ! » afin de promouvoir et défendre les métiers du soin et afin de mieux veiller à la santé de toutes et tous. (Rendre le soin aux soignants)

    Jean-Luc Malétras

    a été responsable du secteur électronique à la Fédération des travailleurs de la métallurgie (FTM CGT). Il a terminé sa carrière comme consultant en développement économique territorial au cabinet GERIS (Groupe Thales). Co-animateur du collectif CGT Imagerie d’avenir https://imageriedavenir.fr/, il est le coauteur avec J-P Escaffre et J-M Toulouse du livre Des soins sans industrie ? Paris, 2020.

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