L’Etude

Diminuer les doses d’exposition des patients lors des examens radiologiques, parvenir à la meilleure qualité d’image possible, opérer le bond technologique que représente le passage au numérique… La branche imagerie médicale de Thales – dont un examen radiologique sur deux pratiqués dans le monde utilise les détecteurs – est un acteur majeur de telles avancées. Pourtant, Thales n’exclut pas de se séparer de ce fleuron de l’industrie française.

 
 

Retour sur image
En juin dernier, la direction du groupe Thales annonce son intention de céder sa branche imagerie médicale.

 
Implantées à Moirans (Isère), les deux entreprises concernées, Trixell et Thales Electron Devices XRIS, sont les premiers employeurs du bassin où elles occupent 770 salariés permanents et génèrent plus de 2000 emplois indirects. Dans leurs rangs, l’annonce suscite l’incompréhension. Et la colère. Ils se mobilisent aussitôt pour mettre en échec le projet. Ils sont rapidement soutenus par des parlementaires et des élus locaux de tous bords politiques qui en appellent au gouvernement, lEtat qui détient 27% du capital et 41% des droits de vote restant l’actionnaire principal du groupe. Bien qu’elle s’en défende, cette pression déterminée a sans doute pesé lourd dans le revirement opéré depuis par la direction : isolée, elle affirme aujourd’hui avoir renoncé à la cession. Les salariés respirent mais demandent des garanties sur le long terme.
 
 

Motifs d’inquiétude
Pourquoi en effet Thales envisageait-il de se séparer d’une branche qui affiche un taux de rentabilité à deux chiffres sur un marché, certes, en mutation mais qui devrait continuer à croître ?

 
La direction invoque un recentrage sur le cœur de métier – plus précisément les dispositifs de sécurité et de Défense – pour exclure l’imagerie médicale pourtant présente dans le groupe depuis plus de cinquante ans. Mezza voce, on parle surtout d’un plan de réorganisation visant à dégager un milliard d’euros de liquidités pour réaliser des acquisitions dans d’autres secteurs. C’est dans cette optique – à courte vue, selon les salariés – que s’inscrivait le projet de cession. Un « carnet de route » que le groupe ne remet pas en cause, alimentant ainsi la crainte des salariés de le voir revenir à la charge. Ce qui se joue ici, c’est bien sûr les emplois mais aussi l’avenir de l’imagerie médicale française, une industrie de pointe, structurante du parcours de soins, indispensable à chacune de ses étapes, du dépistage au traitement en passant par le diagnostic.
 
 

Bond technologique
Jusqu’à l’annonce de la cession, presque personne n’avait entendu parler de Trixell et de TED XRIS.

 
Pourtant, un examen radiologique sur deux pratiqués dans le monde utilise des détecteurs Thales. Les détecteurs, ce sont « les yeux » des systèmes de radiologie. Ils font eux-mêmes partie d’un sous-ensemble permettant de traiter l’image, un sous-système, venant s’intégrer aux équipements de radiologie (appareils de radiographie classiques, échographes, scanners, IRM, tomographes, endoscopes, spectrographes…). Les clients de Trixell et de TED XRIS sont les constructeurs de ces équipements, ce qui explique pourquoi le nom de ces deux entreprises est si peu connu du grand public, voire des radiologues eux-mêmes.
Pourtant, les technologies déployées pour réaliser ces sous-systèmes sont au cœur de la révolution majeure que connaît la radiologie : le passage du conventionnel au numérique. Un bond technologique comparable au passage de l’impression d’un film argentique à la photographie numérique, rendant l’image exploitable en temps réel, ou encore de la caméra classique au caméscope numérique. Thales est aujourd’hui le seul acteur mondial disposant d’une ligne de produits embrassant la totalité du marché des composants, dans le conventionnel avec TED XRIS, et dans le numérique avec Trixell. Les produits Thales équipent d’ailleurs plus de 100 000 systèmes dans le monde. C’est un atout majeur dans la période où s’opère la transition vers le tout numérique.
 
Les performances de ces technologies conditionnent également le temps d’exposition des patients aux rayonnements ionisants durant les examens ou les interventions réalisées via l’imagerie interventionnelle. Les perspectives qu’elles ouvrent en matière d’échange, de partage d’images médicales, de stockage et d’archivage des données santé des patients devraient leur éviter les examens redondants et contribuer à leur meilleure prise en charge. La qualité des images, leur résolution, favorisent le diagnostic précoce des tumeurs ou des affections… Autant d’éléments qui contribuent à l’amélioration de la santé publique et sont susceptibles d’alléger son coût pour la Sécurité sociale, à l’exemple de l’imagerie interventionnelle qui, dans bien des domaines, se substitue déjà à la chirurgie.
 
 

Cœur de métier
Cette position enviable de leader du marché de l’imagerie radiologique est le fruit d’un important effort de R&D poursuivi dans la durée, d’unités de fabrication performantes, d’une présence continue de plus de cinquante ans sur le bassin grenoblois où les entités Thales sont parfaitement intégrées dans un tissu universitaire et scientifique très actif dans le domaine des hautes technologies.

 
Ainsi, Trixell consacre quelques 20 millions d’euros par an à la R&D, dont une part non-négligeable vient irriguer des projets de développement, comme Minatech à Grenoble, un campus d’innovation unique en Europe et au meilleur rang international dans le domaine des micro et nanotechnologies. Des pistes prometteuses pourraient s’en dégager, entre autres en matière de résolution d’image. Trixell prend également part à des projets de co-développement avec des industriels du bassin, comme ST-Microelectronics. Aujourd’hui toutefois, Thales soutient que la branche imagerie médicale ne faisant pas partie de son cœur de métier, les financements de la R&D pour la radiologie pourraient servir à d’autres fins. Une approche que réprouve la CGT du groupe.
 
Pour l’organisation syndicale, les technologies mises en œuvre par le groupe sont duales dans leurs applications, civiles ou militaires, et les pistes de développement qu’elles ouvrent nécessitent des synergies très larges. « Les innovations s’opèrent par fertilisation croisée », résume un militant. Pour lui, les outils d’imagerie font partie de la grande famille des technologies développées par Thales : radars, sonars, capteurs et éléments de traitement du signal, visualisation en temps réel… C’est là le véritable cœur de métier du groupe. A l’appui de cette conception, le développement par TED XRIS de produits utilisés dans la sécurité, en particulier un procédé innovant pour le contrôle des bagages dans les aéroports. En plus de l’image traditionnelle fournie par le passage aux rayons X, la technologie employée permet une analyse des composants chimiques contenus dans les bagages. Mais il y a deux ans, cœur de métier ou pas, Thales a vendu cette activité. Le flou semble donc savamment entretenu autour de la notion. Au détriment d’une approche transverse de la recherche et de ses retombées productives.
 


Confiance
La réussite de l’activité médicale de Thales repose aussi sur la confiance entre les trois partenaires de la joint-venture dont Trixell est le fruit.

 
(voir article ci-contre) Thales, qui détient 51% du capital aux côtés de Philips Medical Systems et Siemens Medical Systems qui en détiennent chacun 24,5%, n’est pas l’un de leurs concurrents. En effet, Philips et Siemens sont équipementiers dans la radiologie et sont d’ailleurs concurrents, tandis que Thales leur fournit des sous-systèmes : les détecteurs conventionnels ou numériques via TED XRIS et Trixell ainsi que le traitement clinique des images via CMT, petite entreprise israélienne spécialiste du traitement de l’image acquise par Thales dans le but de constituer une offre complète. De ce fait, la joint-venture perdure quinze ans après sa création. Un record de longévité pour ce type d’alliance. L’annonce d’un désengagement de Thales – même si le groupe prétend avoir changé d’avis depuis – est venue brusquement rompre le « pacte de stabilité » liant les trois européens. L’incertitude que ce projet a introduit risque d’ailleurs de peser négativement sur l’ensemble des clients, actuels ou potentiels, le type de matériel dont il est ici question appelant une relation client-fournisseur pour une bonne dizaine d’années.

La branche imagerie médicale de Thales
Rattachée à Thales Electron Devices (TED) qui regroupe aussi les activités d’hyperfréquences spatiales, militaires et industrielles de RFMS, la branche imagerie médicale du groupe comprend plusieurs sociétés :

 

TED XRIS,

dont Thales  détient 100% du capital emploie 300 salariés et déploie une activité essentiellement tournée vers le conventionnel ainsi qu’une activité numérique en synergie avec Trixell et CMT ;

Trixell,

fruit d’une joint-venture impliquant Thales  (51% du capital), Philips et Siemens détenant chacun 24,5% du capital. L’entreprise emploie 470 salariés  et développe une activité dans le numérique. Le pacte d’actionnaires lui interdit de vendre ses détecteurs à d’autres clients que les trois partenaires eux-mêmes ;

Stet,

dont Thales  détient 51% du capital est basée à Shanghai, en Chine, où elle réalise des produits conventionnels pour le marché chinois, XRIS fournissant une partie des éléments nécessaires à sa production ;

CMT,

dont Thales  est seul actionnaire, est implantée en Israël et emploie 120 salariés. Le principal client de son activité numérique (en synergie avec XRIS) est Toshiba Medical Systems ;

Enfin DPIX,
installée à Colorado Springs (USA), allie Thales  (20% du capital), Philips (20%), Siemens (20%), Varian (40%) et emploie 250 salariés.


 


Reconquête
Empêcher le gâchis, restaurer la confiance pour développer l’imagerie médicale française alors que besoins et enjeux sont immenses, c’est la tâche à laquelle ont décidé de contribuer les syndiqués CGT de Thales.

 

En tout premier lieu, ils exigent de la direction du groupe qu’elle leur fournisse des garanties de maintien de l’imagerie médicale en son sein ainsi que la pérennité des financements de sa R&D. Toutefois, au regard du retard qu’accuse le pays en matière de radiologie (voir article ci-contre) et des enjeux de santé publique attachés à son développement, le « maintien en l’état » ne suffit pas. La maîtrise technologique dont dispose le groupe français Thales en matière d’imagerie médicale, les pistes prometteuses qu’ouvre sa recherche (ex. les multisources Rx à nanotubes de carbone pour la 3D) sont autant d’atouts en faveur d’une reconquête. La question posée aujourd’hui est celle du développement volontariste d’une activité industrielle indispensable, s’appuyant sur les besoins des patients, des professionnels de santé, des acteurs de la protection sociale. C’est donc avec eux, dans une sorte de « fertilisation croisée », que la CGT Thales veut bâtir un projet industriel à promouvoir auprès des décideurs publics et privés.

Radiologie : le retard français
La France accuse toujours un retard important en matière d’IRM, révèlent les rapports des professionnels de l’imagerie réunis au sein d’ISA (Imagerie, Santé, Avenir).

 

De ce fait, les praticiens recourent souvent au scanner, plus irradiant, même si des recherches sur les sources utilisées promettent d’y remédier sous peu. Un effort d’équipement soutenu en IRM est nécessaire. Au regard des objectifs des plans Cancer successifs, la France, avec un délai moyen d’attente d’examen de 32 jours, reste à la traîne. Les inégalités régionales se creusent, dessinant un accès à la santé à deux vitesses. Autre retard : à peine 20% des hôpitaux publics disposent d’un système de gestion informatique des images médicales avec des fonctions d’archivage, de stockage et de communication, souvent limité au seul usage de l’établissement qui en est doté. « Le dossier papier complété de films de radiologie dans les chemises cartonnées qui s’épaississent au fil du temps et trop souvent s’égarent, est encore d’actualité dans la majorité des établissements », pointent les rapporteurs.


 


De la CGR à Trixell : chercher l’erreur

En 1987, Thomson-CSF choisit de vendre (échanger ?) la Compagnie générale de radiologie (CGR) à l’Américain General Electric. Contrepartie : les actifs de RCA dans la télévision (dont Thomson se retirera dans les années 90). A l’époque de cette opération, la France est à une croisée de chemins : échographes et IRM, technologies de pointe, vont bientôt équiper de nombreux centres hospitaliers. Mais la France n’a plus d’industrie médicale. General Electric Healthcare sera de ce fait l’un des grands gagnants de l’effort d’équipement français. Cette opération a offert, sur un plateau, le marché européen à une entreprise américaine qui était jusqu’alors absente dans cette zone.
En 2012, le groupe Thales (anciennement Thomson-CSF) envisage de se séparer de la branche imagerie médicale (re)constituée autour de Trixell et TED XRIS. L’imagerie médicale est en pleine mutation, les besoins nationaux et mondiaux sont importants, en particulier pour les technologies d’acquisition et de traitement de l’image où le groupe français fait figure de leader mondial. Sans tirer le moindre enseignement des erreurs du passé, Thales projette cette fois encore de céder sa branche imagerie médicale, plutôt que d’exploiter ses atouts pour développer une industrie de pointe dont la France et l’Europe ont besoin.

 


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